Combien reste-t-il, en France, d'imprimeries typographiques ?


Je ne parle pas d'ateliers dans lesquels on trouve une presse typo
dénudée de ses rouleaux encreurs et vouée à la découpe ou à la
dorure à chaud, tandis qu'une imprimante numérique ou même une presse offset réalise
le travail d'impression.


Non, combien d'atelier peut-on encore trouver, avec des casses
remplies de caractères en plomb, de filets de découpe et de numéroteurs
automatiques ? Qui fait encore du ticket de cantine ou de tombola, des
faire-parts de naissance ou de mariage ultra-chiadés, tirés à 20 exemplaires
avec 15 passages couleurs et pliage à gogo ?
Qui fait encore du tableau d'horaires de marées ou de chemin de fer ?
A priori, personne. Aujourd'hui, quand on parle de typographie, il s'agit
en général de création numérique, que ce soit de la mise en page
ou de la création de polices de caractère.


Parce que j'ai été amené à rencontrer pas mal de vieux de la vieille, l'idée
d'établir une espèce de recensement m'est venu. Et si je dessinais, sur la carte
de France, une belle esperluette (&), et que j'essayais de visiter tous les ateliers
typographiques encore en fonctionnement présents sur ce tracé, est-ce que ça ne raconterai
pas quelque chose de ce métier bientôt entièrement oublié ?
Il ne s'agit pas de nostalgie, mais plus simplement de rencontres, avec des gens qui aiment
ou qui ont aimé passionnément leur métier, et qui pourraient en parler pendant des heures.
Ça s'appelerait "Projet Esperluette", et ça commencerait quelque part dans le sud, mettons
entre Cannes et Nice, à Villeneuve-Loubet, pour être précis...

devanture

 

Suite à une annonce sur le bon coin, je rencontre Jean-Paul Ciarlo ;
il a une presse à épreuves à vendre et mon amie Sarah d'Haeyer, qui rêve
d'en acquérir une, l'a contacté, et je me propose d'aller la chercher, pour
rencontrer Jean-Paul et en profiter pour lui acheter quelques casses,
puisqu'il part à la retraite. Nous fixons un rendez-vous en semaine, "le
samedi, ça m'arrange pas vraiment, je chasse" me dit-il au téléphone.
J'avoue qu'en descendant, je ne sais pas trop à quoi m'attendre, je fais
à priori confiance aux typo pour être des gens plutôt aimables, mais dans
ces régions souvent éloignées de tout bon sens, on ne sait jamais.

Or, c'est un grand type jovial qui m'acceuille une fois passé le pas de porte.
Une moustache et un grand sourire sur un visage où, malgré l'age, on
discerne encore l'enfant qu'il a été, sentiment renforcé quand au cours de la
discussion (qui s'engage vite et qui laisse tomber le vouvoiement à la deuxième phrase)
j'apprend que l'école n'était pas son truc, et que c'est lors d'un stage qu'il se retrouve
les mains dans le plomb et le nez dans l'encre des rouleaux mécaniques.
Il me dira ce que tous les autre typos rencontrés m'ont avoué, l'imprimerie est un virus
dont on ne guéri jamais, il n'y a pas de vaccin connu à ce jour, je n'ai encore jamais
rencontré quelqu'un qui m'aurait dit, "j'ai été typo, mais ça m'a ennuyé
alors je suis devenu comptable". Jamais.


Après les premières années à apprendre le métier dans une grande boîte de Grasse, il se met
à son compte et ouvre son imprimerie de quartier. Une des blagues avec lesquelles ont bizutait
les apprentis ? On les envoyait chez le confrère pour aller chercher la "pompe à rouleau". L'autre
comprenait le truc, et vous faisait marner l'arpette, "ha, bé, tu tombes mal, je viens de la préter,
faudra revenir plus tard", et le jeune rentrait tout peneau au bercail, sur de se faire enguirlander
vu que sans pompe à rouleaux, comment on allait les gonfler, ces cons de rouleaux en caoutchouc
dur ? C'était plutôt sympa, comme bizutage, parce que dans la presse, l'aprenti était (fortement)
invité à manger un rouleau, à l'époque où ceux-ci étaient encore confectionnés en gélatine !
Bref, Jean-Paul a fait sa vie de typo, essentiellement avec la Roll's des ateliers, la presse à
platine des industries Heidelberg, qu'on trouve dans à peu près tous les ateliers de ville. Jean-
Paul connaît la sienne absolument par coeur ; elle est complète, avec tous ses accessoires,
et on passe un bon moment à évoquer tous les trucs incroyables qu'on peut faire avec cette merveille !
On parle de tous les boulots insolites qu'il a pu faire, de l'arbre généalogique de Célestin Freinet,
au faire-part du bassiste des Rolling Stones qui avait une baraque dans le coin, en passant par des
faire-parts de Bar-Mitzva hallucinants et hors de prix...

Je trouve chez lui de très belles polices, notamment une Calypso
dont j'espère vous montrer bientôt un exemple,
une Bainville éclairée, et d'autres étroites fort élégantes.
Et puis il m'offre un chien d'imprimerie,
des serrages et des réglettes en bois servant à la redistribution du texte.
On se quitte en se promettant de se revoir, dans mon atelier cette fois-ci.

Comme je n'ai pas tout pris dans son atelier,
vous pourriez avoir envie de le contacter pour dégotter à votre tour quelques trésors,
sa presse platine et son massicot de compétition sont à vendre,
il lui reste pas mal de  caractères, et tout un tas d'histoires du métier à raconter.
Brocanteurs, passez votre chemin,
son matériel
a encore soif d'encre et de pression,
et doit continuer à servir les mots, ce pour quoi ils ont étés créés.

bureau

Au fond, une presse à cylindre Heidelberg, pour l'offset.

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Il lui reste quelques casses...

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Oubliez la presse à épreuve, hein, c'est principalement elle que j'étais venu
chercher... Par contre, je n'ai pas embarqué le gothique, ni le Bodoni italique de 12...

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massicot

Le massicot de compétition, 75 cm d'ouverture, et tous les gadgets électroniques
incorporés; il est comme neuf, comme tout le reste de l'atelier.

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la platine au premier plan, si mon atelier était au rez-de-chaussé, croyez moi, je l'aurais
embarqué sans la moindre hésitation !

 

On peut donc joindre Jean-Paul Ciarlo au 04 93 73 83 18 ou jpciarlo@free.fr, mais pas le
week end, parce qu'il est à la chasse !